Quand des jeunes en quête d’autonomie deviennent copilotes d’un atelier de recherche

Entretien avec Sihem Arezki, Céline Schreiner du dispositif Cesa (Croire En Son Avenir) du Pôle Insertion Départemental de l’association Appuis et Samia Mahalaine, Coordinatrice jeunesse à Appuis

Pouvez-vous nous présenter rapidement votre structure ou votre service ?

Samia Mahalaine, coordinatrice jeunesse à Appuis :
Appuis est une association sociale qui mène diverses activités axées autour de six pôles sur le territoire du Haut Rhin. Le pôle insertion rassemble plusieurs activités destinées à permettre à des personnes isolées ou en couple, à des familles, d’être protégées et de retrouver leur autonomie suite à des difficultés. Ces actions sont principalement basées sur l’hébergement et l’accompagnement social adapté dans des Centres d’Hébergement et Réinsertion Sociale (CHRS).

Le dispositif Cesa est un dispositif développé par le pôle Insertion d’Appuis. Ce dispositif s’adresse à des jeunes majeurs. Sept places d’hébergement sont spécifiquement dédiées à ce dispositif. Les jeunes accueillis sont principalement issus de l’aide sociale à l’enfance (foyers, famille d’accueil, rupture familiale). Deux places sont financées dans le cadre du Service Intégré d’Accueil et d’Orientation. Ces jeunes ont besoin d’un accompagnement spécifique pour acquérir l’indépendance. L’accompagnement proposé par Appuis dans ce cadre est un accompagnement individuel de proximité, renforcé.

Sihem Arezki :
Cesa est un acronyme qui veut dire Croire En Son Avenir. Ce sont les jeunes qui ont baptisé le dispositif. Au départ, il s’appelait « groupe jeunes » mais ce nom n’était pas très qualificatif. Donc nous avons trouvé Cesa. Nous avons réfléchi à ce nom lorsque l’on a réalisé le livret d’accueil destiné aux jeunes qui intègrent le dispositif. Cesa s’adresse à des jeunes majeurs de 18 à 25 ans pour préparer à l’autonomie. Au départ, il y avait des temps collectifs et individuels comme par exemple le temps p’tit dèj’, le temps ménage. Maintenant, on se réunit autour de projets comme notre web-reportage santé qui nous amènera prochainement à croiser nos regards avec ceux de jeunes québecois lors d’un voyage au Québec dans le cadre de l’initiative Reg’art santé jeunes organisée par la Ville de Mulhouse.

Quels sont l’origine (contexte, histoire…) et l’objectif principal de votre projet ?

Sihem Arezki :
Le projet Atelier de recherche sur l’accompagnement des jeunes vers l’autonomie s’est fait dans le cadre d’un partenariat avec l’Institut Supérieur Social de Mulhouse (ISSM). Appuis se demandait comment travailler la question de l’autonomie avec les jeunes du groupe Cesa, mais ils avaient peu de temps à consacrer à cette réflexion. Et donc ils ont demandé aux étudiants de l’ISSM de s’intéresser pour eux à ce sujet. Puis ils ont pensé à impliquer les jeunes de Cesa.

Samia Mahalaine :
Il y avait effectivement déjà une réflexion au sein de la structure autour de la question de l’autonomie. Cette réflexion s’inscrit dans l’évolution du projet associatif d’Appuis. L’association s’oriente de plus en plus vers une stratégie où le projet de la personne est au centre du dispositif. Lors d’une réunion avec les jeunes sur le vivre ensemble, le sujet central de la discussion s’est trouvé être l’autonomie. Appuis a alors proposé aux jeunes de participer, en tant que co-pilote, à l’atelier de recherche qui allait avoir lieu en partenariat avec l’ISSM. Cet atelier avait pour question : Comment accompagner les jeunes vers l’autonomie ? Six jeunes du dispositif Césa qui ont été invités à participer, trois jeunes se sont approprié la démarche et ont été mis en responsabilité,dont Sihem Arezki et Céline Schreiner qui ont été au bout du projet.

A quel problème de santé votre projet répond-il ? Sur quels déterminants de ce problème de santé votre projet va-t-il agir ?

Sihem Arezki :
Je pense que Appuis voulait avoir un autre regard sur les jeunes et sur l’autonomie, un regard extérieur pour travailler mieux et différemment.

Samia Mahalaine :
Les jeunes sont au centre de la réflexion, en choisissant de les positionner en copilotes il s’agissait donc pour eux de ne pas être seulement objets de recherche mais acteurs de cette recherche.  Cet atelier de recherche s’inscrit dans une réflexion globale quant à l’accompagnement mené auprès des jeunes. Jusqu’à présent, Appuis accompagnait les jeunes en individuel et en collectif. Mais est apparue la volonté d’aller plus loin dans l’accompagnement, de développer les compétences des jeunes, de favoriser chez eux une prise de conscience de leur situation, de leur environnement, de leurs ressources et de leurs fragilités. Nous souhaitons aussi leur permettre de reprendre du pouvoir dans leur vie, de changer leur situation en s’appuyant sur leurs compétences et ressources pour passer outre les difficultés et fragilités. Nous avons commencé à nous demander si l’accompagnement que nous proposions permettait réellement aux jeunes d’acquérir de l’autonomie et à envisager de changer nos pratiques. Mais avant de nous lancer dans ce grand projet, il nous a semblé nécessaire d’éclaircir cette notion d’autonomie qui peut prendre un sens différent chez les uns et les autres. Nous mettre d’accord sur ce terme a été une première étape dans l’évolution de nos pratiques. Depuis, nous avons réceptionné les travaux des étudiants et nous poursuivons nos temps de réflexion internes, longs mais indispensables à la conceptualisation de nos pratiques.

Décrivez-nous les activités que vous allez mettre / avez mises en place.

Samia Mahalaine :
Cet atelier de recherche réalisé avec les étudiants de l’ISSM consistait à croiser des éléments théoriques autour du concept d’autonomie et les représentations de jeunes adultes accompagnés par des structures sociales.

Les étudiants ont été amenés à interroger les jeunes du dispositif Cesa mais également des jeunes suivis par les services d’Appuis ou d’autres structures ainsi que des professionnels autour des questions d’autonomie, d’accompagnement. L’objectif de la participation de Sihem et Céline était non pas uniquement de répondre aux questions des étudiants mais d’être réellement partie prenante de la mise en œuvre et du déroulement de cet atelier et de mettre en lien les étudiants avec les jeunes d’Appuis.

Sihem Arezki :
Avec l’aide d’une troisième jeune qui a quitté le dispositif entre temps, notre rôle était de faire l’intermédiaire entre les étudiants et les jeunes et professionnels d’Appuis. Nous avons donc participé à toutes les réunions de travail avec les formateurs de l’ISSM et les professionnels d’Appuis pour définir l’organisation du projet. Puis, les étudiants nous ont contactés les uns après les autres. Ils nous donnaient le profil des jeunes qu’ils souhaitaient rencontrer : fille ou garçon, âge… Et nous cherchions à Appuis quelqu’un qui correspondait à ce profil et on organisait le rendez-vous. Il s’agissait non seulement de prévoir la date et l’heure mais aussi le lieu, de trouver une salle qui puisse être mise à disposition, de relancer en amont des rendez-vous et d’accueillir les personnes lors de leur venue. Et quand parfois un jeune ne venait pas au rendez-vous, il s’agissait d’être réactif et de trouver quelqu’un d’autre pour le remplacer. Dans ce projet, nous avons été positionnées comme co-pilotes, avec les responsabilités qui allaient avec.

Samia Mahalaine :
Dans un deuxième temps, les jeunes ont participé à deux gros évènements :

  • un colloque à Bruxelles auquel les jeunes ont participé avec des professionnels d’Appuis. Il s’agissait d’un forum ouvert « Bruxelles contre les inégalités » rassemblant des professionnels de Belgique et de France et pendant lequel de nombreux sujets étaient soumis au débat.
  • un colloque sur l’autonomie des jeunes organisé par Appuis et l’ISSM en novembre. Ce colloque était la concrétisation du partenariat avec l’ISSM puisque les étudiants y ont présenté les résultats de leurs recherches. Cette journée avait pour objectif de faire profiter de ces résultats àun grand nombre d’acteurs de la jeunesse et que ça ne reste pas uniquement une réflexion propre à Appuis. Il s’agissait de proposer un temps de réflexion ouvert aux professionnels, aux étudiants et aux bénéficiaires de l’aide sociale, au final une centaine de personnes y ont participé. Parce qu’il est bien moins intéressant de réfléchir entre professionnels uniquement sans que le public soit impliqué. Ce parti priss’inscrit encore une fois dans la volonté de mettre la personne au centre du dispositif, de lui permettre d’être actrice dans les projets, de prendre part aux décisions… Chacun a sa place et peut participer, quel que soit le rôle de chacun. C’est d’ailleurs comme ça que nous avons retravaillé notre projet associatif.

Sihem Arezki :
Nous avons participé au colloque de Bruxelles centré sur la pauvreté de la jeunesse et nous y avons présenté le projet  devant de nombreux professionnels. Il y a eu un gros travail de préparation. Nous sommes arrivées à Bruxelles avec un document écrit. Ça a été un gros moment de stress mais c’était vraiment intéressant. Finalement nous avons stressé pour rien. Par contre, nous étions déçues d’être les seules jeunes à participer à ce colloque. Je trouve ça intéressant que Appuis veille à nous mettre au centre des projets. C’est intéressant parce qu’on a une parole, nous ne sommes pas qu’un numéro de dossier, nous sommes des personnes ! Et lors des colloques où il y a des professionnels, si je ne comprends pas quelque chose, je demande, je pose la question, ça va. Et ces échanges nous intéressent d’autant plus que nous souhaitons toutes les deux travailler dans le social.

Céline Schreiner :
J’ai pris la parole lors du colloque à l’ISSM en novembre. J’y ai présenté notre rôle pendant l’atelier de recherche et la réflexion que ça nous a permis d’avoir sur l’autonomie. Au début, j’ai aussi énormément stressé, mais au final, j’ai compris que je pouvais y arriver et je l’ai fait. C’était particulièrement stressant pour moi parce qu’habituellement je ne parle pas beaucoup et là, il fallait que je parle devant tous les professionnels et étudiants. Ça a été l’occasion d’un gros travail sur moi. D’autant plus que Sihem ne pouvait pas être là et que j’étais seule. Mais ça a été. Autant à Bruxelles je n’avais pas beaucoup parlé, autant à l’ISSM j’ai parlé beaucoup. Et les échanges pendant cette journée ont été intéressants.

Le cas échéant, quels résultats avez-vous déjà obtenus ?

Samia Mahalaine :
Le travail réalisé nous a permis de recueillir de nombreux éléments de réflexions et nous allons grâce à ce matériel pouvoir procéder à un réajustement de notre pratique. Quant à l’objectif d’autonomisation des jeunes, ça a été très positif car nous avons laissé de l’espace aux jeunes pour agir et nous avons pu voir qu’il y a une différence entre participer à une action qu’on propose et prendre part pleinement à l’organisation. On voit qu’ils se sentent beaucoup plus engagés, plus responsables et moteurs pour se prendre en main, se mettre en action, diriger les choses lorsqu’ils ont un rôle de co-pilote. C’est vraiment la place laissée aux personnes qui va définir leur degré de participation.  Dorénavant, l’objectif pour Appuis est de poursuivre l’accompagnement des personnes soutenues en co-construisant systématiquement avec elles. Et progressivement de partir non plus des seules idées de la structure, mais également de celles des publics, en articulant les idées de chacun pour former un projet qui fédère à la fois les publics et les professionnels. Il s’agit aussi pour nous de nous acculturer à cette nouvelle pratique et d’apprendre à les accompagner afin qu’ils puissent développer eux-mêmes leurs propres projets à la mesure de leurs possibilités. Enfin, on remarque que le projet a eu un effet accélérateur sur les projets professionnels des jeunes. Plusieurs jeunes du dispositif Cesa sont entrés en formation, certains sont en recherche de stage… Le travail des étudiants a apporté une définition plus précise de l’autonomie en tant que conscience de soi, qui se distingue du travail d’accompagnement sur la notion d’indépendance qui est plutôt lié aux conditions matérielles.

Sihem Arezki :
Pour moi le projet a marché. Si les professionnels d’Appuis évoluent progressivement, nous avons maintenant l’habitude de participer activement aux projets. Et nous ne manquons pas d’idées donc c’est tout à fait possible de partir des idées des jeunes plutôt que celles des professionnels. Tout au long du projet, alors que nous ne nous en pensions pas capables, nous avons acquis des compétences en terme d’organisation qui pourront nous être utiles dans notre vie personnelle et professionnelle. Et nous avons aussi découvert des facettes de nous-mêmes que nous ne connaissions pas. Nous avons gagné en confiance en nous !

Céline Schreiner :
Pour moi, il y a un avant-projet et un après-projet. Nous nous sommes rendues compte qu’il n’est pas toujours facile de travailler avec des professionnels et des jeunes. Mais nous avons su dépasser les difficultés et trouver des solutions. Le fait d’arriver à prendre la parole plus facilement va m’aider à trouver un travail parce que je pourrai me présenter à un patron en ayant confiance en moi. Et puis au-delà de l’insertion professionnelle, co-piloter un projet comme ça a un impact du côté personnel. Ce type de projet fait grandir, on grandit un peu plus ! Ça nous fait évoluer chacun à notre rythme par rapport à nos projets personnels !

Quels partenariats avez-vous mis en place pour l’élaboration, la mise en œuvre ou l’évaluation de ce projet ?

Sihem Arezki :
Notre partenaire pour ce projet était l’ISSM. Travailler avec les étudiants a été très intéressant. Nous avons eu de bonnes relations avec eux. Il nous est arrivé d’en croiser certains plus tard et de discuter avec eux. Il y avait une certaine proximité entre eux et nous. Nous continuons de travailler en partenariat avec l’ISSM avec qui nous avons des contacts réguliers pour nos autres projets : par exemple pour obtenir des salles etc…

En quoi ce projet s’inscrit-il dans le cadre de la promotion de la santé ?

Samia Mahalaine :
Ce projet s’inscrit pleinement dans les valeurs de la promotion de la santé notamment parce que son objectif premier vise l’autonomie du public. En effet, le rôle attribué aux jeunes leur permet de prendre conscience et de développer leurs compétences professionnelles et psychosociales. Ils développent leur pouvoir d’agir, apprennent à s’adapter à leur environnement mais aussi à le faire évoluer. Par ailleurs, le projet a aussi un impact sur la politique d’accompagnement d’Appuis et sur les pratiques des professionnels, donc sur l’environnement des jeunes. Enfin, ce projet a renforcé les liens sociaux au sein d’Appuis et avec l’extérieur et notamment avec les étudiants de l’ISSM.

Contact :

Samia Mahalaine, samia.mahalaine@nullassociation-appuis.fr

Entretien réalisé par Florence PASCOLO, Chargée de projets documentaires à l’Ireps Alsace

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