Synthèse de l’évaluation du programme « Bien manger, bien bouger, bien vieillir » réalisée par l’Université de Strasbourg (E3S)

Synthèse rédigée par Stéphane Favret, Mutualité Française Alsace, s.favret@nullmf-alsace.com, 03 68 71 00 11
Evaluation réalisée par l’équipe de recherche en sciences sociales du sport de l’Université de Strasbourg

I. Le Programme «Bien manger, bien bouger, bien vieillir»

Le programme «Bien manger, bien bouger, bien vieillir» interpelle les personnes de plus de 55 ans sur les moyens de préserver leur autonomie, sur la prévention de certaines pathologies chroniques et sur les situations pouvant induire ou aggraver une perte d’autonomie.

Ses objectifs spécifiques sont de favoriser l’autonomie des personnes âgées en :

  • améliorant leurs connaissances sur la pratique d’une activité physique adaptée (APA) et une bonne alimentation ;
  • contribuant à préserver les capacités d’autonomie des personnes âgées ;
  • améliorant la durée et la qualité de vie sans limitation fonctionnelle ;
  • faisant la promotion des comportements favorables à la (re)socialisation des seniors.

Le programme est composé de différentes actions :

 1) «Bien vieillir, c’est un régal !» : action qui s’intéresse à la thématique de l’alimentation.
Territoires concernés : Bischheim, Sainte-Marie aux Mines

L’action «Vieillir, c’est un régal !» est composée d’une rencontre-santé (conférence co-animée par une diététicienne et une responsable de l’activité prévention et promotion de la santé de la MFA) et d’un cycle d’ateliers culinaires.

Elle a pour objectifs :

  • de promouvoir l’équilibre alimentaire et économique ;
  • de prévenir la dénutrition ;
  • de développer et renforcer le lien social ;
  • de développer une action intégrant les publics fragilisés : précarité économique, isolement social, veuvage, etc. en tenant compte des spécificités territoriales.

Durant chaque atelier, une diététicienne propose un menu et aide les participants à le réaliser de la manière la plus simple et la plus équilibrée possible. Un thème différent est abordé à chaque fois et toutes les séances se clôturent par la dégustation des mets préparés. Une participation financière de 15 euros est demandée en début de cycle. Cet argent permet d’acheter une partie des denrées alimentaires et de favoriser l’inscription des personnes à l’ensemble du cycle.

2) «Allez on se bouge ! Huguette mets tes baskets, Pierrot enfile ton maillot» : action qui concerne la thématique activité physique adaptée.
Territoires concernés : Schiltigheim, Riedisheim

Pour préserver sa santé, il est recommandé de pratiquer une demi-heure d’activité sportive par jour. La MFA propose d’informer les seniors sur l’importance de cette pratique lors d’une conférence sur les activités physiques adaptées aux seniors. Dans la continuité de cette conférence, la Mutualité Française Alsace propose une initiation de quatre à six séances d’activités physiques adaptées existantes sur le territoire (partenariat avec les associations de proximité). Ces ateliers sont animés par des éducateurs spécialisés, des clubs seniors existants, etc.
Cette action vise à promouvoir les activités physiques adaptées et prévenir la dépendance physique ; permettre aux personnes âgées de pratiquer une activité de pleine nature dans un milieu sécurisé et adapté.

II. Méthode de l’évaluation

L’évaluation de ce programme s’est effectuée dans le cadre d’une recherche interventionnelle menée en collaboration avec l’Équipe de recherche Sport et sciences sociales (E3S) de l’Université de Strasbourg afin de coconstruire un dispositif de recherche mêlant évaluation et intervention.

L’évaluation du processus consiste à évaluer les étapes de l’organisation de l’intervention et permet de vérifier si les activités prévisionnelles ont été réalisées en tout ou en partie. Cette vérification implique le choix de critères, qui sont des variables permettant de rendre compte de manière pertinente et fiable, soit de l’atteinte des objectifs, en particulier des variations de l’état de santé, des connaissances ou des attitudes, soit des différentes composantes du programme. Les critères de l’évaluation définis collectivement sont les suivants :

  • Efficacité
  • Utilité
  • Impacts
  • Efficience
  • Pertinence.

Concernant les bénéficiaires, l’analyse des données s’est articulée autour des critères suivants :

  1. Acquisition de connaissances et compétences : connaissances théoriques et savoirs pratiques acquis grâce aux ateliers et lors de la conférence.
  2. Changements de comportements et variations d’attitudes : alimentation, mobilisation, engagement dans une prise en charge personnelle de sa santé, modification déclarée de comportement.
  3. Modification de caractéristiques personnelles : accroissement du réseau de connaissances, rencontres, mieux-être, etc.

Le volet quantitatif de cette évaluation est fondé sur la synthèse des données recueillies par la MFA et sur une

analyse documentaire. Le volet qualitatif est fondé sur :

  • l’observation participante (trois demi-journées de participation aux ateliers d’activités sportives),
  • des entretiens semi-directifs (partenaires et bénéficiaires) : n=18,
  • les débats de territoire (n=2).

III. Résultats : Des territoires différents à saisir à travers des dynamiques, acteurs et effets du programme spécifiques et singuliers

 1. Territoire de Sainte-Marie-aux-Mines : «Allez, on se bouge ! Huguette, mets tes baskets, Pierrot, enfile ton maillot» (contexte spécifique : action inscrite dans le Contrat Local de Santé du Val d’argent)

Du côté des bénéficiaires, les points positifs qui ressortent des entretiens et de l’analyse des données de la MFA mettent en évidence la motivation induite par l’activité physique, une participation régulière, une confiance envers les intervenants et l’adaptation des exercices qui peuvent être réalisés chez soi. La sensibilisation à l’équilibre alimentaire et à la diététique fait encore face à un contexte peu favorable à la réception d’un discours sur l’équilibre alimentaire et la diététique. Il faut mettre en évidence la fonction des ateliers comme lieux d’établissement de liens de sociabilité, à la fois pendant et en dehors de ceux-ci. La convivialité est également un enjeu primordial à la participation des bénéficiaires aux ateliers qu’ils considèrent comme un lieu de partage et d’échanges permettant de sortir de l’isolement. À ce titre, il est à souligner que le covoiturage a été réfléchi, pensé et mis en place par les porteurs du projet et a été repris spontanément par les participants eux-mêmes, pour permettre à ceux qui ne sont pas mobiles de participer à l’atelier.

Concernant les problématiques soulevées, une tendance générale ressort : la féminisation majoritaire des ateliers, et donc la question du mode de recrutement de participants masculins, ainsi que la pérennisation de leur participation (le dernier participant masculin a abandonné l’atelier auquel il était inscrit).

Du côté des bénéficiaires, les points d’amélioration mentionnés concernent la communication (relais parfois tardifs pour les réinscriptions aux ateliers), ainsi que les supports et les contenus en termes de diététique, où est posée la question de l’adaptabilité et de l’intégration des conseils en diététique dans la vie quotidienne lorsque l’équilibre alimentaire ne peut faire partie des priorités de personnes faisant face à des problèmes de mal-logement (problématiques d’insalubrité des logements) ou en situation de précarité.

Du côté des intervenants, globalement les points positifs mis en évidence renvoient à la bonne adaptation des activités par rapport au public (choix des activités pertinent), l’intérêt de lier la théorie et la pratique, que ce soit pour la diététique ou pour les activités physiques, la temporalité appropriée (pertinence de la durée de l’intervention et de son aspect hebdomadaire), et enfin un constat faisant écho aux réponses des participants eux-mêmes : la participation aux activités permettent d’intégrer les participants dans un tissu social.

Les entretiens avec les intervenants, porteurs et partenaires laissent émerger des problématiques et points d’amélioration possibles, notamment concernant le Contrat local de santé (CLS). Ainsi, l’analyse des données montre que, mis à part les cosignataires du CLS, peu d’acteurs de terrain ont connaissance du CLS établi sur le Val d’Argent, tant du point de vue de son existence que de ses enjeux politiques et stratégiques. Sont également soulevées des difficultés au niveau de la communication entre les partenaires de l’action.

La problématique du remplacement d’un intervenant-animateur a également été soulevée. Cette difficulté est à mettre en lien avec l’habitude des bénéficiaires et la relation de confiance qu’ils établissent avec l’animateur, cette dernière apparaissant comme fondamentale de la participation et de l’engagement des bénéficiaires dans les activités.

Les animateurs ont également soulevé une «durée insuffisante des ateliers pour approfondir certains thèmes les intégrer au quotidien des bénéficiaires», les difficultés d’accessibilité à un «territoire excentré» (durée importante des trajets) et des difficultés logistiques dans la mise en place des ateliers.

2. Territoire de Riedisheim : «Allez, on se bouge ! Huguette, mets tes baskets, Pierrot, enfile ton maillot»

Les bénéficiaires de l’action mettent systématiquement en avant comme points positifs : l’importance de la logistique assurée par la structure (ASPTT), la qualité du matériel à disposition et l’adaptation des locaux et des sites de pratique, la qualité de l’accueil et de l’animation, la pertinence des conseils, la compétence et l’humour comme facteurs de confiance envers les intervenants, le rôle de l’activité physique comme vecteur motivationnel et social, l’importance de la convivialité, l’accroissement de la confiance en soi et la régularité de leur participation. L’activité est vécue comme une occasion de s’informer sur une activité et ses modalités de pratique, mais aussi comme l’opportunité d’apprendre à être en bonne santé en favorisant l’autonomie et en améliorant le bien-être.

Les problématiques soulevées et les points d’amélioration concernent le calendrier et les périodes de vacances scolaires, l’heure matinale de l’activité (passée de 8h30 à 9h30) ainsi que la question de la poursuite de l’activité sur le long terme pour des personnes qui ont connu des difficultés de santé pendant la pratique de l’activité et qui ont dû arrêter. Enfin, certains ont évoqué les freins psychologiques à l’entrée dans une activité connotée comme sportive et performante.

Les intervenants ont eux aussi mis en évidence la qualité du site et des infrastructures, la qualité de l’accueil et de l’encadrement, la convivialité partagée par les bénéficiaires et les intervenants, l’importance des compétences de l’animateur et la pertinence des séances techniques sur plateau pour l’initiation à l’activité (marche nordique) pour pouvoir faire rapidement le lien entre pratique et théorie.

Les problématiques soulevées et les points d’amélioration concernent l’adaptation de l’activité à la diversité des pathologies des participants. En effet, malgré l’accessibilité de certaines pratiques dites APA (activités physiques adaptées), certains participants « lâchaient » : il faut réfléchir à l’adaptation du niveau des ateliers pour certaines pratiques (ex : marche nordique), savoir gérer les différences de niveau intra-groupe (« seniors sportifs » et « seniors moins sportifs ») sans forcément dissocier les groupes. À noter aussi l’importance d’une entrée progressive dans l’activité ainsi que l’importance des caractéristiques du site de pratique et de la présence de plusieurs animateurs pour adapter l’activité et ne garder qu’un seul groupe.

Si l’action mise en oeuvre sur le territoire de Riedisheim pourrait s’évaluer comme une action « presque parfaite » dans sa pérennisation par la structure-relais qu’est l‘ASPTT, l’identification du réseau d’acteurs et des relations institutionnelles entre les structures, ainsi que le profil des participants nous invitent à poser la question de l’ouverture du recrutement des participants à l’activité. En effet, les participants sont des personnes qui globalement ont déjà vécu un engagement associatif dans le monde sportif et qui finalement réactivent ce capital au niveau des ateliers et de leur participation à ceux-ci. Cette reproduction des réseaux déjà existants, cette forme de recrutement intra-réseau (ASPTT, ANR, Mutuelle Générale) n’empêche-t-elle pas, dans une certaine mesure, d’initier de nouvelles personnes à l’activité et plus largement, d’initier de nouveaux liens sociaux ?
De là, il s’agirait de se demander par quel(s) type(s) d’acteur(s) serait-il pertinent de passer pour recruter de nouveaux participants (diététiciennes, médecins généralistes, acteurs sociaux, etc.).

3. Territoire de Schiltigheim – Bischheim : «Bien vieillir c’est un régal !», «Allez, on se bouge ! Huguette, mets tes baskets, Pierrot, enfile ton maillot»

 Les entretiens réalisés auprès des animateurs et des intervenants mettent en évidence la satisfaction des bénéficiaires et la sollicitation après les ateliers pour des consultations privées chez les diététiciennes. La féminisation des ateliers pour ce territoire est aussi mise en évidence. Il est également souligné que comparativement à d’autres territoires, le niveau d’information de départ des participants (concernant la nutrition) était peu élevé.

 Les intervenants ont souligné l’intérêt de l’évaluation systématique réalisée par la MFA. Cette évaluation permet aux intervenants, pour la préparation des ateliers, de «repérer ce qui n’a pas fonctionné et de s’adapter». L’importance des réunions préparatoires et des réunions de bilan est également mise en avant dans une perspective d’amélioration de l’existant.

 Au niveau des impacts des ateliers sur la santé, les intervenants notent qu’au niveau de la nutrition et de l’équilibre alimentaire, les personnes témoignent d’un changement de comportement dans leur vie quotidienne. La rupture avec l’isolement est également mise en exergue comme impact positif pour les personnes qui participent aux ateliers («Juste faire partie du groupe, pas forcément participer, mais au moins être présent et y assister, c’est déjà rompre avec l’isolement»). Et à l’instar du Val d’Argent et de Riedisheim, la première compétence demandée aux animateur est l’adaptation à son public («c’est à l’animateur de s’adapter au public et pas l’inverse»).

Concernant le profil des participants, les différents entretiens menés conduisent à établir un questionnement sur la relation entre l’usage que font les participants de ces ateliers (sont-ils des «consommateurs d’activités et d’atelier» ou s’engagent-ils dans une activité dans la durée ? ) et le caractère urbain ou rural du territoire où ont lieu les ateliers et les activités qui lui aussi implique un rapport différent à la convivialité et aux modes de sociabilité. Ainsi pour le covoiturage par exemple : «Il y a aussi des différences du point de vue du transport et des modes de transport. À Kintzheim, il y a avait deux personnes qui venaient de Kintzheim même, tous les autres venaient de communes d’à côté comme Sigolsheim, Colmar, etc. et avaient co-voituré pour certains. Alors qu’à Bischheim, il n’y avait pas de covoiturage, les gens sont venus à pied, en tram ou à vélo. (…) On revient aussi sur la question des transports en commun et des différences entre le rural et l’urbain»). De même, à l’égard des valeurs, du rapport à l’isolement et à la convivialité, des différences sont également évoquées comme déterminantes sur la réception des messages de prévention et de promotion de la santé («dans le milieu rural, il y a beaucoup plus de bienveillance et de tolérance, on est moins dans le jugement, plus dans des valeurs d’amitié et de solidarité, par opposition à l’urbain où on sent des difficultés à faire bouger les mentalités. C’est de l’individualisme, ils viennent pour eux, il y a toute une différence d’attitude entre «moment pour soi» et «moment avec les autres»).

 IV. Recommandations

1)    Partager une culture de l’évaluation en développant une co-construction des indicateurs dans une logique d’évaluation participative :

  •  Favoriser la participation et l’engagement des acteurs dans la dynamique de projet pour partager une culture de l’évaluation :
  • Mettre en œuvre des interventions de qualité avec le souci de bien le faire, et de l’évaluer ensemble.
  • Donner la parole aux personnes qui habitent les territoires.
  • Sortir d’une évaluation systématiquement quantitative : co-construire les indicateurs de l’évaluation avec les bénéficiaires en première instance, mais avec les partenaires et les porteurs aussi.
  • Questionner et discuter l’effet d’un CLS sur la dynamique de projet sur un territoire sous CLS : favoriser la participation et l’engagement des signataires dans une dynamique de projet.
  • Importance de l’investissement humain et économique dans ce type de programme et d’action : réel impact sur la population en termes de bien-être, de prévention et de promotion de la santé.

 2)    Tenir compte des différences des jeux d’acteurs : territoires, espaces relationnels, engagements :

  • Identifier les différents barrières et freins à la participation : profil sociodémographique des personnes, passé sportif ou non, etc.
  • Saisir les territoires différents à travers des dynamiques, acteurs et effets du programme spécifiques et singuliers : prendre en compte systématiquement la spécificité du territoire et de ses acteurs.
  • Les logiques territoriales différentes ne permettent pas de dupliquer une action en la décontextualisant.
  • Construire des stratégies d’intervention adaptées aux territoires.

3)    L’importance des acteurs multi-positionnels sur chaque territoire et animation territoriale :

  • Identifier les acteurs multi-positionnels : ils ont une multi-appartenance à plusieurs réseaux, laquelle est favorable à la constitution de nouveaux réseaux et à leur étendue à d’autres personnes. Présence décisive de ces acteurs sur les territoires dans l’appropriation des actions initiées par la MFA par les structures présentes sur les territoires.
  • Animation et coordination territoriale nécessaires à la réussite et à la pérennité des actions : il est nécessaire de disposer de personnes formées et compétentes en animation et développement des territoires, capables de prendre en compte la spécificité de chaque territoire et de s’y adapter.

 4)    L’importance de l’information et de la communication sur chaque territoire :

  • Communication des fondements du projet sur chaque territoire : élargir la communication par différents supports (blog, newsletter, page Facebook, liste de diffusion, goodies…).
  • Mise en œuvre d’un carnet de suivi pour les bénéficiaires : pourrait être distribué par les intervenants.
  • Démarche de fidélisation et de de conquête de nouveaux bénéficiaires : mise en place d’une forme de parrainage pour avoir de nouveaux bénéficiaires.
  • Valorisation des qualifications et des compétences en Activités Physiques Adaptées (APA) et en animation territoriale : Nécessité de se doter d’animateurs et d’éducateurs compétents en APA, car elles ne sont pas forcément encadrées par des personnes compétentes.

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