Quand la santé des jeunes m’était contée

Le Grand Éric, « Quand la santé des jeunes m’était contée ! », Agora débats/jeunesses 1/2010 (N° 54) , p. 61-73
URL : www.cairn.info/revue-agora-debats-jeunesses-2010-1-page-61.htm.
DOI : 10.3917/agora.054.0061.

En 1942, la revue La Santé de l’homme était créée. En pleine guerre, son créateur, le Dr Delore, définissait les objectifs de cette revue d’éducation pour la santé (qu’on appelait alors « éducation sanitaire ») ainsi :

« Parler de la santé beaucoup plus que de la maladie ; montrer comment la santé se conserve, beaucoup plus que comment la maladie se guérit ; exposer les lois de la vie saine ; s’occuper d’abord de l’état normal ; parler du terrain humain plus que du microbe et substituer à la peur de celui-ci la confiance raisonnée dans la résistance d’un organisme bien équilibré ; bref, développer une mentalité de santé… tels sont nos buts. Nous donnons à la santé une définition très large, santé de l’intelligence, santé de la conscience morale, santé de l’âme1. »

Entre avril 1942 et décembre 2009, 404 numéros ont été publiés. Successivement éditée par le Centre national d’éducation sanitaire, le Comité français d’éducation pour la santé (CFES), cette revue bimestrielle d’éducation pour la santé publiée aujourd’hui par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES2) est diffusée à 6 000 exemplaires auprès des comités départementaux et régionaux d’éducation pour la santé, des directions départementales et régionales des affaires sanitaires et sociales (DDASS et DRASS), des organismes de l’Assurance maladie, de l’Éducation nationale. Constituée dans sa formule actuelle d’un dossier central portant sur une thématique (alimentation, publics migrants, etc.) et de rubriques (santé à l’école, recherche, etc.), elle a la particularité de faire appel à des acteurs de terrain et à des chercheurs.

Feuilleter cette revue est un formidable voyage dans le temps où nous pouvons mesurer les évolutions qui ont parcouru la société française, la santé publique et l’éducation pour la santé3. Bien entendu, il n’est pas question de retracer l’histoire de la revue, mais bien de se concentrer sur la jeunesse. Quelle place La Santé de l’homme a-t-elle accordée à la jeunesse, comment l’a-t-elle décrite, quelles problématiques de santé a-t-elle mises en relief ?

Nous avons privilégié une approche historique en nous focalisant plus particulièrement sur certaines périodes illustrant au mieux les évolutions de la jeunesse, de la santé, et de l’éducation pour la santé. Alors, commençons le voyage !

Les années 1940 à 1970 : la lente émergence de la figure du jeune

Entre la France de 1942 marquée par la guerre, l’effondrement moral et militaire et des conditions de vie précaires, et celle des années 1970 qui connaît une très forte croissance économique et une amélioration des conditions de vie de la population, les thèmes de santé sont encore exclusivement centrés sur la lutte contre la tuberculose, la syphilis, l’alcoolisme et sur la propreté.

Pour Delore, en mai 1943, l’éducation pour la santé est avant tout « une éducation de la propreté » qui se traduit sous l’impulsion des médecins de l’époque par le terme d’hygiène. Ce terme sera décliné jusqu’aux années 1970 sous toutes ses formes : hygiène bucco-dentaire ; ménagère ; rurale ; du lait ; du pied ; du dos ; des grandes villes, etc. Cependant, cette « propreté », cette « hygiène », est indissociable de la propreté morale. Indicateur des « peuples évolués » pour « des Français propres dans une France propre », cette quête de l’hygiène doit être utile à la vie en société

« Conserver sa santé et sa propreté physique et mentale est pour l’individu le premier devoir envers lui-même et envers les groupes (famille, profession, communes) et la communauté nationale dans lesquels il vit4. »

Ainsi, le destin individuel de chacun est lié à la reconstruction du pays, ce qui se retrouve dans la propagande de l’époque autour du slogan : « Servir la cause de la santé publique, c’est servir la cause de la France. »

Pour répondre à cet objectif, la jeunesse doit préserver son corps (par le sport et des activités physiques régulières) pour pouvoir reconstruire le pays et fonder une famille. C’est dans cette optique que s’oriente le numéro de décembre 1943 consacré aux maladies vénériennes, comme le souligne le Pr Spillmann :

« Ce qu’il faut, c’est faire sentir que l’homme et la femme se ravalent au niveau de l’animalité lorsqu’ils n’ont plus en vue, derrière l’acte physique de la reproduction, la noblesse du but de la perpétuation de leur race, de leur famille et de leur personnalité. Les parents et les éducateurs, les prêtres et les directeurs de conscience religieux doivent savoir redresser les préjugés et les erreurs trop répandues. Il faut résolument défendre cette idée que la chasteté est un bien physiquement et moralement, que la continence n’est jamais nuisible et qu’elle est au contraire une garantie de plus grande vigueur physique, de plus grande énergie intellectuelle. “Il faut que jeunesse se passe” est un des dictons néfastes qui, mis en pratique, ont des conséquences désastreuses. Il faut inspirer aux jeunes gens, le respect de la femme, aux jeunes filles, la crainte des conséquences du flirt, et les risques physiques, moraux et sociaux de l’abandon d’elles-mêmes5. »

Illustration parue en 4e de couverture, La Santé de l’homme, n° 1, 1942

 L’article « Jeunes hommes, prenez garde » se termine par ces mots du Dr Sicard de Plauzolles :

« La continence est noble, bienfaisante. La débauche méprisable, malfaisante. Gardez-vous donc sains et forts pour le Travail, pour la Famille, pour la Patrie6. »

La famille, la patrie, le travail sont les trois dimensions dans lesquelles s’inscrit la jeunesse.

Pour autant, le jeune ne constitue pas la cible prioritaire des professionnels de l’époque. Ceux-ci se concentrent sur l’enfant et le milieu scolaire en mettant en avant le rôle prépondérant de l’instituteur et du médecin scolaire. Le rôle de ce dernier s’inscrit tant dans le développement de conseils s’inspirant des « dix commandements d’hygiène » élaborés dans les écoles suédoises que dans l’orientation future de l’enfant, comme le résume le Dr Couture en avril 1942 :

« L’orientation professionnelle est l’objet de ses préoccupations de telle sorte que l’enfant est médicalement guidé pour le choix d’un métier […] Un gros effort reste à accomplir pour faire l’éducation hygiénique des parents et obtenir d’eux qu’ils acceptent de faire examiner régulièrement leurs enfants et surtout de les faire traiter lorsqu’une tare est dépistée. L’avenir de la race en dépend7. »

Les discours de l’époque illustrent le style moralisateur qui se traduit dans les outils de « propagande » utilisés à cette époque : radio, affichage, imprimés, buvards pour parler de l’alcoolisme aux enfants, mais aussi mise en œuvre de « roulottes » ou de camions d’hygiène, sillonnant les campagnes avec des expositions, des messages et des causeries animées par des médecins. Le destin des jeunes est voué à reconstruire le pays et à fonder une famille. Les jeunes ne constituent pas un groupe encore clairement identifié. Ce n’est qu’à la fin des années 1960 qu’ils apparaîtront d’une manière forte sur le devant de la scène sous l’effet de la démographie, de la démocratisation de l’enseignement supérieur et de l’essor économique du pays. Deux figures se distinguent alors : l’étudiant et le jeune travailleur.

Les années 1970 : les figures émergentes de l’étudiant et du jeune travailleur

Plusieurs numéros de la revue se consacrent à ces deux figures de la jeunesse. Pour les étudiants, les principaux problèmes de santé identifiés à cette époque sont : la tuberculose et « l’hygiène de vie » (sommeil, activités physiques, drogue, alimentation). La problématique de « l’hygiène mentale des étudiants » apparaît également en mai-juin… 1968 :

« La condition psycho-sociale de l’étudiant est assez particulière. C’est un intellectuel, donc quelqu’un dont on peut penser à priori que son principal instrument de travail, le psychisme, est soumis à des efforts importants et répétés. Cet instrument est particulièrement complexe chez lui – il court donc un risque relativement élevé de « pannes ». L’étudiant est un jeune adulte – ou un grand adolescent – en pleine période de transition. Il est à la frontière de générations, et il est tiraillé entre deux rôles sociaux. D’un côté, on attend de lui, qu’il soit raisonnable, respectueux, mûr, docile. Tout cela est déjà assez contradictoire, mais de l’autre côté, il aspire à la fois à l’indépendance et à la sécurité, à l’aventure et à la dépendance. Autant dire qu’il déconcerte constamment ses aînés, et que lui-même oscille de la révolte à la soumission sans trouver son point d’équilibre8. »

Cette fragilité de l’étudiant n’est pas due seulement à son statut d’« intellectuel ». Elle provient aussi de tensions créées par l’incertitude de son avenir, du manque d’encadrement des enseignants, trop peu nombreux et, pour certains, de la nécessité de travailler pour payer leurs études. Cette vulnérabilité s’accompagne d’un fort sentiment d’isolement. Isolement géographique tout d’abord, car la création de campus les prive de contacts avec la population ; isolement social également, car les relations amicales sont difficiles à développer au sein de cette importante communauté étudiante.

Selon les auteurs de ce numéro, la lutte contre ces fragilités passe par une action sur l’environnement social du jeune :

  • rénovation pédagogique de l’enseignement qui ne doit plus être uniquement basé sur le savoir ;

  • construction de chambres d’HLM spécialement dédiées aux étudiants ;

  • renforcement du rôle des associations d’étudiants, malgré le faible intérêt qu’ils leur portent et la crise que celles-ci traversent pendant les évènements de 1968. « Et encore… des mouvements “telluriques” les ébranlent sur leurs bases et sans cesse remettent en question leur organisation et leurs objectifs9. »

Dans le même temps, des actions d’éducation sanitaire s’organisent autour de deux acteurs principaux : la MNEF, Mutuelle nationale des étudiants de France, qui développe des campagnes d’affichage sur la vaccination, la lutte contre la toxicomanie, le développement du sport ; et les BAPU, bureaux d’aide psychologique universitaires, qui se mettent en place.

Si sous l’effet de la démocratisation de l’enseignement, de la démographie et des évènements de 1968, les étudiants se rendent visibles, les jeunes travailleurs constituent un deuxième groupe identifié. La Santé de l’homme leur consacre un numéro en novembre 196710. Sur 7 millions de jeunes de 15 à 25 ans, 3 millions travaillent. Parmi cette population active, 50 % n’ont pas 18 ans. Chaque année 650 000 jeunes s’insèrent dans le monde du travail11. Cette transition vers le monde du travail s’accompagne selon le Dr Nicolas de nombreux « traumatismes » : modification des horaires impactant le sommeil, modification des régimes physiques (le passage à la station debout), traumatisme social – perte du statut d’enfant, confrontation parfois concurrentielle avec des adultes plus ou moins accueillants, indifférents ou hostiles, perte des idéaux liés à la jeunesse, perte de tout désir de promotion sociale (pour les plus faiblement qualifiés).

Comme pour les étudiants, on constate aussi des fragilités dues à l’isolement. Les auteurs parlent alors des « déportés du travail ». Isolement social, car parmi les 500 000 à 700 000 jeunes travailleurs un sur cinq vit seul, et isolement imposé aussi pour les jeunes issus du milieu rural :

« Ces migrants devront aborder le difficile passage commun à tous les jeunes travailleurs avec la sommation des handicaps d’un plus jeune âge (arrêt précoce des études), d’une absence de préparation professionnelle (d’où des difficultés accrues à l’accommodation au travail), d’un budget médiocre du fait de l’âge et de la moindre qualification et d’un bouleversement profond du mode de vie (perte du milieu familial, plongeon dans l’inconnu du milieu urbain12). »

Les auteurs s’interrogent alors sur l’avenir de cette jeunesse :

« La prise de conscience du problème est impérative devant l’accroissement de la mobilité de l’emploi et le nouvel aspect sociodémographique : augmentation du volume des jeunes classes, reconversion du monde rural. L’ignorer provoquerait un dangereux clivage entre le système économique qui naît et le moteur humain qui doit l’animer13. »

Pour les jeunes travailleurs, les conseils de prévention sont donnés avant tout par le médecin du travail et par le médecin traitant, mais leur santé doit être leur premier souci afin de mieux répondre aux besoins de leur entreprise :

« Nous voudrions placer le jeune travailleur en face de ses propres responsabilités vis-à-vis de lui-même : il lui appartient, du moins en partie, de respecter les besoins et les exigences de son organisme, et de constituer peu à peu cet équipement sanitaire indispensable à l’exercice normal de sa profession, donc à sa bonne insertion dans la société14. »

Comme le souligne Bernadette Roussille15, cette période qui voit se concrétiser la jeunesse, dans ses phases de révolte, remet en cause le modèle éducatif traditionnel, et en particulier l’autorité des enseignants et des médecins. Elle met aussi fin à une éducation sanitaire fondée sur l’apport unique d’informations. De même, les théories de l’apprentissage et de l’éducation repositionnent l’enseignant-éducateur et les méthodes pédagogiques deviennent plus participatives et actives. Les actions menées dans le champ de l’éducation pour la santé évoluent dans leur contenu pédagogique faisant place à des techniques participatives qui favorisent l’émergence des représentations de la santé que les jeunes peuvent avoir. En 1972, le CFES sera créé et en 1975, sous l’impulsion du ministère Veil, les médias (télévision, radio, affiches, etc.) seront systématiquement utilisés pour toucher la population française. Ainsi, les premières campagnes de communication sur le tabac seront lancées. Ce modèle d’éducation pour la santé associant méthodes pédagogiques actives et campagnes nationales perdurera jusqu’aux années 1980.

Les années 1980 : une jeunesse saine, notre meilleur atout !

1985 est déclarée par l’ONU Année internationale de la jeunesse (AIJ), et la revue consacre un numéro à cette question. Le Dr Gutherz, président du CFES, incite dans son éditorial à considérer la jeunesse comme une ressource et à prendre en compte l’impact sur sa santé des difficultés rencontrées dans son insertion professionnelle et sociale16 :

« L’année internationale a pris pour devise “participation, développement, paix”. Participation, parce qu’il est indispensable que les jeunes contribuent directement à la construction de l’humanité et donc à son développement. Le développement doit tendre vers la paix, qui implique la justice, la solidarité, le respect des droits de l’homme. Comment tendre, en 1985, vers ces nobles objectifs à une période où les jeunes sont les premières victimes du chômage, c’est-à-dire de la non-participation à la vie économique de tous les pays ? La jeunesse est pourtant “notre meilleur atout” comme le disent les responsables de l’OMS [Organisation mondiale de la santé]. Dans tous les pays, riches ou pauvres, les jeunes de 15 à 24 ans affichent les taux de mortalité les plus bas. Leur organisme est en pleine force et résiste à des maladies qui sont meurtrières pour leurs jeunes frères et sœurs. Libérés de la menace des maladies infantiles, ces jeunes en bonne santé sont bien “notre meilleur atout”. Va-t-on le sacrifier parce que la crise économique persiste à faire “maldonne” dans les cartes qu’elle distribue sur le tapis vert de son mauvais “jeu” ? L’AIJ est là pour nous aider à remettre un peu d’ordre, sinon dans les faits, et dans l’immédiat du moins, dans les esprits. Acceptons-en l’augure17. »

La jeunesse représente un atout, une ressource pour l’avenir. C’est ce que souligne Sophie Baker dans son article « L’âge de la santé » : « [La jeunesse est] trop souvent dépeinte sous l’angle des déviances redoutées par le monde des adultes. L’âge de la jeunesse est pourtant avant tout celui de la santé18. » Elle décrit un âge où l’on peut faire appel au sens des responsabilités individuelles pour amener les jeunes à préserver leur santé. Il faut les aider à gérer leur santé car eux-mêmes sont avant tout des êtres responsables.

Mais la jeunesse, c’est aussi « l’âge du risque » comme l’explique Mireille Didier qui montre toutes les difficultés de santé que les jeunes peuvent rencontrer19 : accidents de la route, suicides, relations sexuelles, IVG. Ce portrait d’une jeunesse en danger pour elle-même contribuera à privilégier par la suite une approche par les risques sous l’impulsion notamment des épidémiologistes, mais aussi au travers de campagnes nationales de communication du CFES dont la revue se fera le relais sur la toxicomanie – « Parlons-en avant qu’elle ne lui parle » –, l’alcool – « Un verre ça va. Trois verres, bonjour les dégâts ! » ; « Tu t’es vu quand t’as bu ? » –, et le sida – « Le sida, il ne passera pas par moi ».

Si le ton de la communication a changé faisant appel à la responsabilité individuelle, la primauté faite au risque reste fortement présente. Cette approche a été aussi renforcée dans le domaine de la toxicomanie, par la création, en 1985, de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT).

Les années 1990 : les jeunes sur les chemins de la santé

Les thématiques le plus souvent abordées durant ces années concernent la sexualité, l’alcool, la toxicomanie, etc. En 1997, un dossier porte une attention spécifique aux jeunes. Reprenons quelques propos du président du CFES, dans son éditorial :

« Quant aux adolescents, les bouleversements de tous ordres que nous vivons engendrent des troubles qui contrarient leur maturation autonome et leur entrée dans la vie adulte et professionnelle… Ces âges, ceux de tous les possibles mais aussi de tous les risques sont en soi des déterminants forts de leur santé future. Nous avons beaucoup à faire pour que l’état de santé des enfants et des jeunes d’aujourd’hui, ces adultes de demain, ne se traduise pas en termes de maladies et de risques. L’éducation pour la santé a d’autant de place que ces âges sont ceux de l’éducation dans toutes ses dimensions. La promotion de la santé qui conjugue actions sur l’environnement et actions sur les comportements individuels prend tout son sens dans ces étapes clés de la vie. Pour toutes ces raisons, la promotion de la santé et pas seulement la prévention traditionnelle, doit faire des problèmes de santé de l’enfance et de l’adolescence, une priorité pour notre pays20. »

Ce numéro marque l’introduction du concept de « promotion de la santé21 » en France. Ce dernier développé en 1986 à Ottawa propose : de considérer la santé comme une ressource et non comme un but ; de favoriser la participation du public à toute décision de santé le concernant ; d’agir sur l’individu, mais aussi sur ses milieux de vie (école, famille, travail…) et la société elle-même pour contribuer à l’amélioration de la santé.

S’inscrivant dans une double dynamique de responsabilisation individuelle et de changement d’environnement, l’éducation pour la santé rénove ses pratiques pédagogiques en mettant en avant l’idée d’empowerment et du développement de compétences psychosociales. Cela se traduit dans la revue par le récit d’expériences portant sur des créations (théâtre, théâtre-forum, affiche, exposition, conférence, atelier-santé, etc.) réalisées par les jeunes eux-mêmes pour parler de leur santé. Après avoir considéré les jeunes comme des êtres passifs, l’éducation pour la santé s’oriente vers l’idée que les jeunes peuvent être acteurs de leur propre santé.

Parallèlement, une catégorisation de la population jeune s’opère autour de deux axes : scientifique et politique. L’axe scientifique est développé notamment par le CFES : édition du premier Baromètre santé jeunes en 1995, élaboration de nombreux « guides à l’action ». L’axe politique met en place les premières conférences régionales de santé qui orientent le développement de plans régionaux de santé dont les jeunes ne sont pas absents. Dans ce double mouvement, la jeunesse devient un objet plus fort d’attention et d’action.

Les années 2000 : les jeunes omniprésents

Quels que soient les numéros de La Santé de l’homme de cette période, les jeunes sont omniprésents au travers d’articles et de comptes rendus d’expériences. Ils sont décrits comme des êtres responsables, dignes d’intérêt, à qui nous pouvons faire confiance. Ils sont aussi en capacité d’être acteurs de leur propre santé dès lors que les adultes leur portent une attention bienveillante. Cependant, ce tableau quelque peu idyllique est à nuancer. Le tabac, la toxicomanie, les conduites sexuelles à risque les dépeignent aussi comme des êtres fragiles. De nouvelles thématiques de santé apparaissent : la violence et la souffrance psychique. Ce dernier point amène la multiplication de lieux d’écoute et l’essor des maisons des adolescents. Un autre constat est posé de manière assez récurrente dans les articles : les jeunes se trouvent confrontés à une incertitude plus grande face à leur intégration dans la société adulte, à un environnement économique plus dégradé, et à une exigence de performances en milieu scolaire ou professionnel. Il n’est pas rare non plus de croiser le chemin de jeunes précarisés qui ont des problèmes de santé. Le numéro « Jeunes en insertion : la santé en question22 », réalisé par l’Observatoire des missions locales, illustre cette situation en dressant notamment quelques portraits de jeunes23 :

« [Toufik] est un jeune amaigri, insomniaque, fatigué, qui “grappille” pour manger. À l’examen de bouche, de nombreuses pertes dentaires, dont il ne se plaint pas. À l’examen clinique, un asthme authentique, non traité. Toufik ne veut pas entendre parler de cette maladie qui lui fait peur : “C’est vrai, qu’on peut en mourir ?” […] Depuis l’adolescence, il séjourne chez différents membres de sa famille mais y reste rarement plus de deux à trois jours. Sur le plan professionnel, il n’a effectué que de courtes missions d’intérim dans le bâtiment. Depuis trois mois, “ça va moins bien”, il s’inquiète des bêtises qu’il pourrait faire, comme son frère aîné, incarcéré. »

« Fadela, 23 ans, souriante et intelligente, est en échec d’insertion. Des troubles d’audition lui auraient fait perdre une embauche comme caissière. Elle n’a pas de mutuelle. Aucune aide de droit commun ne pourra être mobilisée malgré une réelle précarité […]. »

La précarisation des jeunes qui ne peuvent travailler a des conséquences sur leur santé, mais la situation est identique pour ceux qui étudient comme l’illustre le titre suivant : « La santé : un défi pour les étudiants24 ».

Au regard de ces situations, nous pouvons nous demander si les jeunes s’occupent moins de leur santé comme le laissent entendre certains propos de professionnels ou de politiques, ou si ce sont plutôt les conditions économiques et sociales qui, en se dégradant, renforcent le malaise de la jeunesse dans le domaine de la santé.

Que retirer de ce voyage dans le temps ?

L’histoire de La Santé de l’homme reflète les mutations de la société française : disparition progressive du monde rural, transformation des modes de production, montée de l’individualisme, passage des Trente Glorieuses à une société en crise, modifications des rapports familiaux, des rapports parents/enfants, mutation des modèles éducatifs. En corollaire, l’éducation pour la santé s’inscrit dans cette dynamique, passant progressivement d’un modèle d’éducation « hygiéniste » à un modèle d’éducation pour la santé, posant celle-ci comme une ressource et favorisant le développement de capacités individuelles et d’actions sur l’environnement.

Dans ce paysage en mouvance, que pouvons-nous retenir sur la santé des jeunes racontée par la revue ? Tout d’abord, la permanence des thèmes traités qui s’articule depuis 1942 autour de l’alimentation, la sexualité, l’activité physique, les dépendances, et la santé mentale. Si ces thèmes ont connu des histoires singulières, la jeunesse est caractérisée avant tout par des « conduites à risque ». C’est à partir de cette notion que se structurent les politiques publiques et les actions en direction des jeunes, et ce, même si les méthodes changent. Pour autant, toutes ces conduites sont-elles à risque, comme le souligne Patrick Peretti-Watel25 ? Sans entrer ici dans ce débat, nous pouvons nous demander si cette focalisation sur les conduites à risque ne masque pas en fait l’incapacité de la société à faire une place à sa jeunesse. La revue montre ainsi que les difficultés d’insertion des jeunes et l’absence de reconnaissance sociale pèsent fortement dans le développement des problématiques de santé.

Aujourd’hui, l’éducation pour la santé tente de synthétiser ces contradictions entre comportements à risque, acquisition d’une reconnaissance sociale et promotion du bien-être du jeune. Toutefois, nous pouvons nous demander si sous ce terme du bien-être ne se cache pas une forme d’hygiénisme (par exemple : marcher trente minutes par jour ; manger cinq fruits et légumes). Comme le soulignent Luc Berlivet26 et Florence Motrot27, cette quête du bien-être, cette forme d’accomplissement de soi, apparaît aussi comme un système d’autocontrainte.

Cela nous conduit aussi à nous demander ce qu’il en est des volontés d’agir sur les déterminants politiques ou sociaux qui pèsent sur la santé des individus. Curieusement, alors que la charte d’Ottawa date de 1986, ce sont les articles antérieurs à cette période qui insistent le plus sur cet aspect. Le créateur de la revue et ses successeurs, poussés par des valeurs d’humanisme et habités par une âme de réformateurs sociaux, n’hésitaient pas à faire intervenir des acteurs du logement, des transports, de l’éducation, du monde économique, de l’architecture comme Le Corbusier, pour mettre au cœur des préoccupations l’homme et sa santé. Aujourd’hui, cette idée d’agir sur ces déterminants n’apparaît plus de manière aussi forte et prononcée, reflétant peut-être un désengagement politique des acteurs de l’éducation pour la santé28.


Bibliographie

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  • Berlivet L., « Une biopolitique de l’éducation pour la santé. La fabrique des campagnes de prévention », in Fassin D., Memmi D., Le gouvernement des corps, EHESS, coll. « Cas de figure », Paris, 2004, pp. 37-77.
  • Couture, « L’inspection médicale des écoles », La Santé de l’homme, n° 1, avril 1942.
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  • Didier M., « L’âge du risque », La Santé de l’homme, n° 258, juillet-août 1985, pp. 24-26.
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  • Le Grand É., « Éducation pour la santé et politique : s’engager ou renoncer », diplôme universitaire de santé communautaire, promotion de la santé, développement local, Bordeaux, 2002.
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  • Peretti-Watel P., « Les conduites à risque des jeunes : défi, myopie ou déni ? », Agora débats/jeunesses, n° 27, 1er trimestre 2002, pp. 16-33.
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  • Sicard de Plauzolles Dr, « Jeunes hommes, prenez garde ! », La Santé de l’homme, n° 18, décembre 1943, p. 13.
  • Spillmann L., « Contre l’ignorance », La Santé de l’homme, n° 18, décembre 1943, p. 1.
  • Veil C., « L’hygiène mentale des étudiants », La Santé de l’homme, n° 156, mai-juin 1968, pp. 27-32.

Notes

1 Delore, avril 1942, p. 1.
2
Cet établissement public créé en juillet 2002 s’est substitué au CFES, association loi 1901, créé en 1972.
3 Nous avons consulté l’ensemble des numéros couvrant cette période (1942-2009), à l’exception des années 1955 à 1960.
4 Phrase en exergue dans le numéro de novembre 1942, p. 10.
5 Spillmann, décembre 1943.
6 Sicard de Plauzolles, décembre 1943.
7 Couture, avril 1942, p. 7.
8 Veil, mai-juin 1968, p. 27.
9 Veil, mai-juin 1968, p. 30.
10 « Les jeunes travailleurs », n° 153, novembre 1962.
11 Les chiffres sont issus du numéro.
12 Nicolas, novembre-décembre 1967, p. 5.
13 Ibid., p. 7.
14 Jacquet, novembre-décembre 1967, p. 21.
15 Roussille, novembre-décembre 2002.
16  Le rapport de Bertrand Schwartz « L’insertion professionnelle et sociale des jeunes » est paru en 1981.
17 Gutherz, juillet-août 1985, p. 7.
18 Baker, juillet-août 1985, p. 21.
19 Didier, juillet-août 1985, p. 24.
20 Pailleret, mars-avril 1997.
21 Charte d’Ottawa pour la promotion de la santé. Première conférence internationale la promotion de la santé, Ottawa (Canada), 1986.
22 La Santé de l’homme, n° 399, janvier-février 2009.
23 Dutertre, janvier-février 2009, p. 27.
24 La Santé de l’homme, n° 393, janvier-février 2008.
25 Peretti-Watel, 1er trimestre 2002.
26 Berlivet, 2004.
27 Motrot, juillet 2008.
28 Deschamps, 2003 ; Le Grand, 2002, pp. 1-42.

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