Prévention des risques sexuels et sanguins auprès des personnes placées sous main de justice

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Entretien réalisé par Aline Audin, chargée de projets à l’Ireps Alsace, avec Armand Berthomé, délégué régional de SIS Animation (Santé Info Solidarité).

Pouvez-vous nous présenter rapidement votre structure ou votre service ?

L’association Sida Info Service (SIS) a été créée en 1990 pour travailler sur les dispositifs de PADS (Prévention et Aide à Distance en Santé-Social), d’abord sur le VIH puis rapidement également sur les hépatites virales et les IST (Infection Sexuellement Transmises), ainsi que les champs connexes de la santé sexuelle et de la lutte contre les discriminations des personnes séropositives.

L’association est en constante évolution dans ses missions déléguées par le Ministère des Affaires Sociales et de la Santé, au travers de l’INPES. En 2012 elle est devenue une UES (Unité Économique et Sociale) dans le cadre de l’économie sociale et solidaire et s’appelle désormais SIS Association (Santé Info Solidarité), gardant le même acronyme SIS.

Depuis 2013, plusieurs services de SIS Association ont été certifiés Norme AFNOR-AFAQ ISO 9001-2008.

D’autres services sont actuellement dans la démarche qualité vers la certification.

L’UES regroupe aujourd’hui 5 branches :

  • SIS Association, qui regroupe Sida Info Service, Hépatites Info Service, Sida Info Droit, Vih Info Soignants, Droit Des Malades Info, Ligne Azur (ligne d’écoute sur les questions d’identité de genres) …
  • SIS Réseau, qui coordonne le fonctionnement administratif et transverse des dispositifs (RH, comptabilité, informatique, services qualité, etc…),
  • SIS Animation, qui coordonne les actions sur le terrain en régions, menées dans le cadre des délégations régionales comme Strasbourg,
  • SIS-Le 190 (Centre de Santé Sexuelle de Paris),
  • SIS ICF (Ingénierie Conseil formation), pôle de formation dans le domaine médicosocial.

Depuis longtemps, SIS travaille en collaboration étroite avec l’Association Régionale SOS Hépatites Alsace (AR SOSHA), créée en 2006. Les AR réparties sur le territoire et l’outre-mer sont parmi les premières orientations régionales dans le cadre des dispositifs d’écoute de SIS Association lorsque les personnes concernées par les hépatites virales souhaitent pouvoir rencontrer une association de patients. SOS Hépatite Alsace gère principalement deux volets d’activités : un volet d’information et de prévention (actuellement en fort développement) et des permanences d’accueil, d’écoute et de soutien sur un local d’accueil physique à Strasbourg, tant pour les patients et leur entourage, les étudiants, les professionnels du médicosocial et le grand public, que dans des permanences hospitalières sur Colmar, Mulhouse et Strasbourg et des permanences en ETP (Éducation Thérapeutique du Patient) au NHC de Strasbourg.

Depuis plusieurs années, une collaboration étroite et structurelle s’est donc mise en place entre les deux associations : en 2006, l’épidémiologie du sida en Alsace est préoccupante (3ème région la plus touchée de France en incidence), tandis que la prévalence de l’Hépatite B est 2 fois supérieure à la moyenne nationale dans l’Est de la France. 

En Alsace, les deux associations comptent chacune 1 salarié et 20 bénévoles en tout.

Quels sont l’origine (contexte, histoire…) et l’objectif principal de votre projet ?

L’action présentée ici a pour objectif principal d’informer la population placée sous main de justice à la Maison d’Arrêt de l’Elsau sur les risques de transmission et de tenter de réduire l’incidence et la prévalence des 3 virus (VIH-Sida, Hépatite B et Hépatite C) au sein de cette population. Son objectif secondaire est d’inciter massivement cette population au dépistage et à la vaccination contre l’hépatite B, afin d’anticiper son retour en milieu ouvert et de réduire ainsi sa vulnérabilité. Cette population est davantage concernée par ces 3 virus du fait d’une prise de risques multifactoriels.

L’action a été initiée en 2010, pour un démarrage au cours de l’année 2011. Elle a été conçue en partenariat avec deux services de la maison d’Arrêt de l’Elsau : le SMPR (Service Médico-Psychologique Régional), quartier pénitentiaire réservé aux personnes atteintes de pathologies mentales, et le CSAPA (Centre De Soins, D’accompagnement Et De Prévention En Addictologie) qui, en Alsace, constitue une unité fonctionnelle du SMPR. L’impulsion a été amenée par le dynamisme de la médecin psychiatre du SMPR, le Dr Marielle Riutort.

Ces différents partenaires ont effectué ensemble un travail de recherche permettant de poser les bases d’une meilleure connaissance de la situation des personnes vivant en milieu carcéral vis-à-vis des 3 virus concernés : analyse des données de l’ORS (Observatoire régionale de la santé d’Alsace), des principaux plans nationaux sur ces sujets (VIH sida, Hépatites Virales, Personnes Placées Sous Main De Justice) et de deux enquêtes nationales effectuées en milieu carcéral (Prévacar et Pr2de).

Ce travail de recherche a permis d’identifier les besoins prioritaires des personnes vivant en milieu fermé. Il a été complété par l’appui non négligeable d’une personne ressource : Hélène Pélissier, référente nationale de SIS Association pour le milieu carcéral et membre du groupe « milieu carcéral » de Sidaction.

A quel problème de santé votre projet répond-il ? Sur quels déterminants de ce problème de santé votre projet va-t-il agir ?  

Les principaux problèmes de santé auxquels l’action tente d’apporter une réponse sont la prévalence et l’incidence élevée des 3 virus au sein des populations vivant en détention ou ayant fait un ou plusieurs séjours en milieu fermé.

Les déterminants de ces problèmes de santé sont les suivants :

Des comportements individuels contribuant à une forte transmission des 3 virus au sein des établissements…

Tatouages, piercings, partage de petit matériel d’hygiène (rasoirs, pinces à épiler, brosses à dent, ciseaux…), pratiques sexuelles à risque, partage de matériels lors de consommation de substances psycho-actives…

… associés à une méconnaissance des risques liés à ces comportements, surtout pour les hépatites virales B et C

Des conditions matérielles de détention et de vie augmentant les facteurs de risque

La promiscuité et la surpopulation observées dans les établissements pénitentiaires entraînent une fréquence élevée des incidents violents ou des partages de matériels pouvant donner lieu à des échanges de sang et à des situations comportant des risques de transmissions.

En outre, la maison d’arrêt compte de nombreux « auxiliaires », c’est-à-dire des personnes incarcérées ayant obtenu le droit de travailler au sein de l’établissement : cuisine, ateliers, ménage… Or on relève à ces postes des blessures ou égratignures qui augmentent les facteurs de risque de transmission, notamment lorsque ces facteurs sont combinés avec ceux précédemment nommés.

Une proportion élevée de personnes issues d’un environnement défavorable avant leur entrée en établissement

Statistiquement, la population concernée témoigne d’une forte proportion de personnes infectées par l’un des 3 virus : personnes usagères de substances psycho-actives, personnes issues de milieux défavorisés souvent plus éloignés des dispositifs de  prévention et de soins, mais aussi personnes ayant connu des parcours de vie difficiles ou de graves difficultés financières les ayant empêchées de se soigner correctement etc.

Un déterminant favorable : la présence de l’Unité Sanitaire de niveau 1 (ex-UCSA) au sein de l’établissement

Il s’agit du centre de soins interne à la Maison d’Arrêt. Les soins y sont gratuits et beaucoup de personnes en bénéficient lors de leur incarcération pour prendre soin d’elles-mêmes et y effectuer des soins dentaires, des dépistages, des vaccins, y démarrer un traitement de substitution, y soigner une hépatite, un diabète etc. On observe dans ces UCSA une meilleure observance des traitements que dans la population générale… 

La présence de l’UCSA est un élément déterminant dans la réussite de cette action, dans la mesure où elle propose un relais efficace aux recommandations formulées dans le cadre des activités (dépistage, vaccination, soins…).

Décrivez-nous les activités que vous allez mettre / avez mises en place

Les partenaires se sont partagés les rôles de la manière suivante : tandis que Sida Info Service et SOS Hépatites Alsace s’occupaient principalement de la conception du projet et du matériel pédagogique (méthodologie, objectifs, outils, formation, évaluation…), le SMPR et le CSAPA se chargeaient de la sensibilisation des services et professionnels des établissements concernés, en particulier le service des surveillants, dont l’implication et la coopération étaient particulièrement sensibles pour la réussite de l’action, mais également de la diffusion de l’information et de l’inscription des personnes détenues dans tous les quartiers concernés : femmes, hommes et mineurs.

Après près d’un an de préparation, d’analyse des besoins, d’attente des autorisations administratives, de recherche de financements, les activités ont pu démarrer en 2011.

  • Etape 1 : Préparation des activités : formation des bénévoles et création de l’outil de formation à destination des publics

Avant le démarrage effectif en 2011, SIS et SOS Hépatites Alsace ont organisé trois réunions de formation réservées aux bénévoles souhaitant intervenir dans cette action. En effet, lors de chaque intervention auprès des détenus, au moins un bénévole, parfois deux, accompagnent les 2 salariés de SIS et SOS Hépatites Alsace (Armand Berthomé et Lisa Dietrich), à qui s’ajoutent une personne du SMRP ou du CSAPA, et enfin un surveillant.

En 2010, les deux partenaires ont également mis au point leur outil de formation, prenant soin d’adapter systématiquement les questions posées, afin de le rendre accessible au plus grand nombre de détenus participant au projet. Validé par l’ARS, cet outil intitulé « Hepato Quizz » et « Sida Quizz » a d’abord été testé en milieu scolaire avant de subir une première refonte début 2011.

  • Etape 2 : Formation des professionnels concernés

Cette séquence est largement ouverte à toutes les personnes susceptibles d’intervenir en milieu fermé auprès des publics cibles : directeurs d’établissements, professionnels du SMPR et du CSAPA, intervenants de l’éducation nationale, surveillants, services du SPIP, visiteurs de prison etc.

La motivation et l’implication des surveillants étant essentielles dans la réussite du projet (en particulier pour s’assurer de la présence des détenus aux formations), cette séquence reçoit un soutien important à la fois du directeur de l’établissement pénitentiaire, du responsable de la formation continue des surveillants, ainsi que du médecin psychiatre du SMPR, le Dr Riutort.

Il s’agit d’une formation / sensibilisation de niveau 1, organisée sur plusieurs séances de 2 heures par groupe.

  • Etape 3 : Formation / sensibilisation des détenus

La sensibilisation s’effectue au sein des trois quartiers de la maison d’arrêt : ceux des hommes, des femmes et des mineurs. Tandis que les hommes et les femmes adultes participent uniquement sur la base d’une inscription volontaire et confidentielle, la participation des mineurs est obligatoire, voulue par la direction de l’administration pénitentiaire. 

Les adultes sont informés par des affiches et des tracts d’inscription des dates des séances les concernant. Ces dates sont elles-mêmes fixées très en amont avec le SMPR et le CSAPA afin d’obtenir les autorisations administratives nécessaires et de répondre à un certain nombre de critères favorisant la participation potentielle de tous (ne pas empiéter sur les horaires de visite, les horaires de promenade, les horaires de cultes, la scolarisation, les activités diverses…).

Les groupes sont volontairement de taille restreinte, ce qui favorise les échanges et la participation : 8 à 12 détenus à la fois. Ils se réunissent pour des séances de 1h30, au cours desquelles les Quizz mentionnés ci-dessus (Hepato Quizz et Sida Quizz) servent de base de discussion. Les intervenants fournissent alors des éléments concrets de repères, répondent aux questions et donnent des informations permettant aux personnes de prendre en main leur santé en connaissant les moyens à leur disposition : centre de soin (UCSA), vaccins et traitements, facteurs de risque et facteurs de protection, structures, associations existantes en Alsace etc.

L’objectif de l’intervention est d’informer les personnes mais aussi de répondre à leurs préoccupations concrètes afin qu’elles puissent à la fois utiliser leur temps de détention pour prendre des mesure de protection ou de soin et préparer leur réintégration dans la vie sociale après leur sortie.

On constate en effet que l’une des préoccupations récurrentes de ces détenus vis-à-vis des sujets évoqués concerne leur possibilité de concevoir des projets d’avenir, en particulier celui de fonder une famille, d’avoir des enfants, de trouver un logement, un travail… Pour beaucoup, ces projets apparaissent essentiels dans leur processus de réinsertion.

Le cas échéant, quels résultats avez-vous déjà obtenus ?

Après 2 ans de mise en œuvre, plusieurs résultats positifs peuvent être mentionnés : d’une part, les demandes d’inscriptions dépassent pour certains groupes les possibilités offertes aux détenus, d’autre part les détenus ayant suivi une séance de formation demandent parfois une deuxième séance, ce qui confirme que ces séances répondent à un besoin réel.

En outre, l’analyse des questions posées par les participants et des « erreurs » récurrentes repérées dans leurs représentations permet de réorienter chaque année les séances de façon à bien informer les détenus et à corriger en 1h30 un maximum d’idées reçues sur les maladies évoquées (modes de transmission, traitements existants…).

Depuis 2011, ces interventions ont concerné entre 50 et 80 détenus par an.

Quels partenariats avez-vous mis en place pour l’élaboration, la mise en œuvre ou l’évaluation de ce projet ?

Les principaux partenaires opérationnels de ce projet sont Sida Info Service, SOS Hépatites Alsace et les services de la Maison d’arrêt de l’Elsau : SMPR et CSAPA.

Le principal financeur de ce projet est l’Agence Régionale de Santé d’Alsace. Sidaction soutient le projet et fournit également une contribution financière.

En quoi ce projet s’inscrit-il dans le cadre de la promotion de la santé ?

A travers ses activités, ce projet permet à ses bénéficiaires de devenir acteurs de leur santé, de reprendre du pouvoir sur leur vie en connaissant les moyens à leur disposition pour se dépister, se protéger et se soigner, mais aussi pour protéger leur famille et concevoir des projets d’avenir, répondant ainsi à une préoccupation récurrente et essentielle pour les détenus dans leur processus de réintégration et de retour à la vie sociale.  

Au-delà de l’outil créé pour lancer les échanges et poser les bases d’une information claire et structurée, les interventions s’adaptent aux préoccupations et aux questions des détenus, qui varient selon la nature des groupes constitués. Ainsi, dans une perspective de santé globale du détenu, les intervenants n’hésitent pas à répondre à des questions pouvant sortir du champ des 3 virus pour entrer dans le champ plus large de l’éducation sexuelle et affective : contraception, toxicomanie, anatomie, etc. Cette adaptation est rendue possible par l’adoption d’une méthode d’animation à la fois souple, flexible et participative. 

L’intervention prend largement en compte l’environnement immédiat des détenus et les déterminants de leurs santé, tant dans l’organisation logistique (horaires, implication et formation du service des surveillants…), dans le contenu (connaissance des facteurs de risque dans un contexte de détention, connaissance du fonctionnement de l’établissement…) que dans le déroulement des séances, qui impliquent systématiquement les services sanitaires existants au sein de la maison d’arrêt : CSAPA, SMPR, UCSA…

Ce dernier point représente un véritable décloisonnement entre les activités de prévention organisées dans l’établissement et les possibilités de soin (y compris de dépistage et de vaccination) proposées aux détenus. Ainsi, les informations fournies ne sont jamais déconnectées des conditions de vie réelles des détenus, qui peuvent entamer directement les démarches de santé qui leur sont accessibles.

Contact :

SIDA INFO SERVICE, 10 rue de la 1ère Armée, 67000 Strasbourg
www.sis.asso.fr
www.sida-info-service.org

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