« Alcool et autres drogues : sensibiliser pour réduire les risques »

CIRDD

 

Entretien réalisé en mai 2013 par Aline Audin, chargée de projets à l’Ireps Alsace, avec Elisabeth Fellinger, directrice du CIRDD Alsace, sur une action s’inscrivant dans le cadre de la promotion de la santé.

 

Pouvez-vous nous présenter rapidement votre structure ?

Association de droit local fondée en 2005, le CIRDD est un centre de ressources intervenant dans le champ des drogues et des conduites à risque. Il a trois missions principales :

  • La gestion d’un centre de documentation thématique.
  • La formation des acteurs de la prévention et du soin intervenant dans le domaine des addictions et conduites à risque.
  • L’ingénierie de projet et l’intervention en prévention.

Cette dernière mission comporte elle-même 3 axes :

  • un axe : dispositif d’appui aux chefs de projet MILDT (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et la toxicomanie) des départements pour la mise en œuvre des actions du plan gouvernemental,  
  • un axe : portage du dispositif des stages de sensibilisation aux dangers des stupéfiants auprès des services des Parquets de Strasbourg et de Saverne (stages destinés aux personnes majeures),
  • un axe : appui aux acteurs de terrain intervenants auprès des jeunes dans et hors milieu scolaire sur le département du Bas-Rhin.

Quelle est l’origine de ce projet ? Quels sont ses objectifs ?

L’observation, par l’infirmière du Lycée A. Dumas, dès 2006, de diverses situations d’élèves présentant des comportements de consommation abusive d’alcool ou autres substances l’avaient conduite à s’adresser au CIRDD pour une action ponctuelle : l’organisation d’un café débat avec une classe de terminale pro.

Cette action « starter » a servi de base à l’élaboration d’un projet intégré au projet pédagogique de l’établissement. Il s’agissait d’abord d’affiner l’état des lieux des usages de substances chez les élèves concernés, d’évaluer les prises de risque au regard des données nationales et de lever un certain nombre de freins au sein de l’équipe pédagogique du Lycée, en particulier vis-à-vis de l’abus d’alcool. En effet, parler d’alcool dans un contexte d’enseignement de la gastronomie, de l’œnologie et du bien manger reste compliqué.

Très fortement soutenu par la Direction du Lycée et porté par l’équipe santé, le projet s’est construit autour de 4 objectifs :

  • former les adultes (équipes administrative et sanitaire, enseignants et parents) en travaillant sur leurs représentations,
  • sensibiliser collectivement tous les élèves entrant au lycée et approfondir la question du risque alcool en lien avec le risque professionnel,
  • permettre à l’infirmière du Lycée de mieux repérer les élèves en difficulté et de les orienter vers une consultation avancée, proposée au sein du lycée, assurée par un intervenant addictologue extérieur, de service hospitalier,
  • construire un protocole d’orientation vers un accompagnement pour les élèves ayant enfreint le règlement intérieur (alcoolisations ou consommation de cannabis au lycée).

A quel problème de santé votre projet répond-il ? Sur quels déterminants de ce problème votre projet agit-il ?

Cette action vise à réduire les conséquences immédiates des prise d’alcool et de drogues : accidents du travail, accidents de circulation, comas et à réduire, à plus long terme, les conséquences somatiques sur l’organisme des jeunes.

L’action agit sur plusieurs déterminants de ces problèmes de santé :

Un environnement professionnel et scolaire particulièrement incitatif.

En matière de consommation de produits addictifs, le milieu professionnel de l’hôtellerie et de la restauration induit un rapport à l’alcool qui peut être incitatif : rapport au plaisir et à la convivialité procurés par l’alcool, enseignement de l’œnologie, conseil à la clientèle, associations gastronomiques et plaisirs de bouche mais aussi une certaine pénibilité qui favorise le recours aux substances psychoactives dont la première est le tabac : horaires décalés (services en salle ou aux bars), proximité permanente de l’alcool (bars), fatigue physique ..

L’action a donc pour objectif de susciter une prise de conscience collective et individuelle, par les élèves et leurs enseignants, de ces risques spécifiques pouvant entrainer des addictions.

Des représentations plutôt favorables à la consommation dans un contexte hôtelier.

L’action a permis un travail sur les représentations des enseignants et des élèves en matière d’addictions, en abordant toutes les consommations : alcool, tabac, cannabis dans leur ensemble et leurs fonctions. Cette approche globale a contribué à lever les réticences de certains enseignants à parler des risques potentiels de la consommation d’alcool, et principalement du vin, et leur a fait comprendre que l’on pouvait, sans moraliser ni dramatiser, informer sur les risques et responsabiliser les jeunes par rapport au métier, à leurs relations sociales et à leur santé.

Une alternative aux sanctions

Le projet a permis de faire évoluer les modalités de « sanctions » lorsque des élèves présentent des comportements d’alcoolisation ou de consommation de drogues illicites dans l’enceinte du lycée.

Une consultation de repérage et de motivation a été mise en place régulièrement au sein de l’établissement, assurée par une infirmière addictologue, qui travaille de concert avec l’infirmière du lycée. Cette offre permet d’orienter les élèves surpris en train de consommer en leur proposant ainsi une aide, sous forme de quelques entretiens ou, si nécessaire, d’une orientation pour un suivi.

Cette démarche d’accompagnement individualisée remplace la sanction disciplinaire, inefficace sur un changement d’habitudes de consommation et encore moins sur une situation de dépendance éventuelle.

Décrivez-nous les activités que vous avez mises en place dans le cadre de cette action.

  • En 2008 une première formation des équipes pédagogiques et administratives du lycée Alexandre Dumas a été proposée et 30 personnes ont répondu présentes.  Des soirées parents ont lieu tous les ans.
  • Simultanément, un programme de sensibilisation des élèves de Seconde professionnelle et des délégués des autres classes est décliné sous forme d’interventions collectives interactives. Environ 250 élèves y participent chaque année, à raison de 10 séances auprès de 25 à 30 élèves. En outre, les délégués de toutes les classes sont également sensibilisés et chargés de relayer tout au long de l’année les messages transmis en matière de réduction des risques.
  • La consultation avancée de repérage et d’information est proposée à tous les élèves qui le souhaitent, indépendamment du protocole d’alternative aux sanctions. Les jeunes y trouvent, en complément de l’accueil à l’infirmerie, une écoute, des conseils de réduction des risques en matière d’abus d’alcool et de drogues illicites, une aide pour réduire ou arrêter leur tabagisme, gérer leur stress ou leur mal-être.
  • Cette permanence permet de renforcer l’action collective décrite ci-dessus. Elle permet de repérer certains élèves rencontrant déjà de réelles difficultés en matière de dépendance ou évoquant des pratiques répétées pouvant conduire à une dépendance. Ces élèves sont ensuite orientés vers des structures adéquates.
  • Régulièrement, le lycée organise aussi des temps forts plus ponctuels sur le thème des addictions et des conduites à risque qui sont en quelque sorte des piqures de rappel : expositions, journées sécurité routière, interventions d’étudiants IFSI …

Quels résultats avez-vous obtenus ?

  • Ce projet a changé la mentalité des enseignants et levé un certain nombre de tabous.
  • En 4 ans, l’action a sensibilisé directement plus de 1000 jeunes aux spécificités de leur environnement scolaire et professionnel et aux dangers des conduites à risque.
  • Les évaluations réalisées après des séances collectives (quelques mois plus tard) permettent de montrer que les élèves se souviennent assez bien de ces interventions et en retiennent les messages clés.
  • Les actions s’inscrivent dans la durée : quatre ans après le démarrage, l’équipe-pilote et le personnel du lycée sont toujours aussi impliqués et motivés par sa poursuite, ce qui est remarquable en milieu scolaire.
  • Le projet a permis l’instauration d’un partenariat solide et pérenne avec l’équipe du CH d’Erstein et permet ainsi d’articuler prévention collective et prévention individuelle, structure scolaire et structure de soin. Il peut être modélisé et étendu aux autres lycées du territoire.

Quels partenariats avez-vous mis en œuvre pour l’élaboration, la mise en œuvre ou l’évaluation de votre projet ?

Les partenaires principaux de cette action sont :

  • le Lycée Alexandre Dumas d’Illkirch,
  • le CIRDD sur le volet accompagnement en méthodologie, planification, stratégie et fourniture de supports d’information et d’outils d’intervention,
  • le service d’addictologie du Centre Hospitalier d’Erstein, qui assure les interventions collectives et met à disposition du lycée une infirmière pour les entretiens de repérage et de conseils,
  • les associations étudiantes du lycée, l’IFSI de la Robertsau pour leurs interventions lors d’actions ponctuelles.

En quoi ce projet s’inscrit-il dans le cadre de la promotion de la santé ?

Cette action s’inscrit dans une approche globale de la thématique addictive, en abordant celle-ci sous les différents angles de la transgression de la loi, du risque sanitaire, du risque social et professionnel et de la citoyenneté.

Il intègre l’ensemble des comportements addictifs. Ainsi, les déterminants communs à ces comportements sont analysés de manière transversale : facteurs de vulnérabilité et de protection, notions de plaisir, de stress, de dépendance, travail sur les représentations liées à différents produits, pression des pairs…

En termes de participation, l’action a été élaborée, construite et conduite par une équipe projet interne, pilotée par l’infirmière et la principale adjointe du lycée concerné, avec une méthodologie rigoureuse qui garantit la prise en compte de l’environnement spécifique des élèves dans le montage des activités.

Elle est inscrite dans le projet pédagogique de l’établissement, ce qui représente une condition de pérennité et de suivi particulièrement appréciables et peu communes dans un établissement scolaire.

L’action met en œuvre des techniques participatives, favorisant au maximum l’implication des élèves dans les activités collectives.

Enfin, l’action privilégie une articulation forte entre les activités de prévention et de soin, ce qui favorise un décloisonnement des services de santé s’inscrivant pleinement dans les objectifs de la promotion de la santé.

 www.cirddalsace.fr

  Entretien réalisé par Aline Audin, chargée de projets à l’Ireps Alsace, avec Elisabeth Fellinger, directrice du CIRDD Alsace.

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