Le dépistage communautaire non médicalisé de l’infection à VIH par les militants associatifs de AIDES

Résumé. En près de 30 ans, les militants de AIDES ont contribué à l’évolution de l’approche de la prévention en France. A partir de savoirs profanes et de savoirs savants, ils ont fait reconnaître des approches et des outils novateurs dans les politiques de santé publique, de nature à influer favorablement sur les dynamiques de l’épidémie de VIH et la qualité de vie des personnes touchées. Au-delà des effets  sur l’incidence du VIH, le dépistage communautaire non médicalisé est un outil qui contribue au renforcement de la capacité des publics les plus exposés à agir eux-mêmes sur l’arrêt de l’épidémie en France. La régularité et la densité de l’offre de proximité contribuent à renforcer l’acceptabilité du test par ces publics, souvent les plus éloignés de la prévention du VIH et du dépistage. Ces actions de promotion de la santé ont également pour effet de développer des partenariats concrets, notamment avec les communautés.

Pouvez-vous nous présenter rapidement votre association ?

AIDES est une association nationale créée en 1984, dans une dynamique de mobilisation communautaire des personnes malades du sida et de leurs proches. Depuis, à partir de savoirs profanes issus des expériences de vie, associatives et militantes, et de savoirs savants (suivi attentif de l’actualité scientifique, partenariats et alliances avec des médecins et des chercheurs), elle élabore et met en œuvre des programmes d’actions de promotion de la santé au plus proche des publics les plus exposés aux risques d’infection à VIH et d’infections sexuellement transmissibles (IST) : hommes homosexuels, migrants originaires d’Afrique subsaharienne et caribéenne, usagers de drogues par voie injectable, femmes, personnes détenues.

Quelle est l’origine historique de votre projet ?

Le 17 novembre 2010, le Journal Officiel publiait un texte réglementaire [1] modifiant considérablement le champ du dépistage du VIH en France, en permettant aux acteurs associatifs non médicaux de proposer du dépistage dans leurs actions de prévention, comme le prévoit le plan national VIH-IST 2010-2014. Mais pour Aides, l’histoire avait déjà commencé plus tôt.

En effet, dès 2008, dans le cadre d’un essai COM’Test avec l’ANRS [2], les militants [3] se sont formés et ont mis en œuvre des actions intégrant le test rapide à orientation diagnostique (TROD). A partir de cet essai, un « cahier des charges » a été élaboré et a servi de base aux habilitations par les agences régionales de santé (ARS) dès 2011 et à la généralisation des TROD dans les actions de prévention de AIDES.

Mais ce n’est qu’une étape, puisque d’autres tests utilisables par des intervenants non médicaux préalablement formés à leur utilisation vont arriver sur le marché (IST, VHC…).

A quel problème de santé votre projet répond-il ? Sur quels déterminants de ce problème votre projet agit-il ?

L’objectif principal du projet, et plus globalement de l’association AIDES, est d’arrêter l’épidémie de VIH en France dans les 20 années à venir.

A travers ce projet, AIDES agit sur trois déterminants de ce problème de santé :

L’intégration du dépistage au sein du système de santé :

L’organisation du dépistage médicalisé en France n’est pas adapté à toutes les catégories de populations, notamment aux populations les plus exposées à l’infection à VIH.

Parmi les hommes ayant une sexualité avec d’autres hommes, contrairement aux homosexuels masculins qui recourent en moyenne beaucoup plus fréquemment au dépistage que la population générale, les bisexuels masculins et les hétérosexuels masculins ayant des relations sexuelles occasionnelles avec d’autres hommes (HSH) ne fréquentent pas ou peu les lieux affectés spécifiquement au dépistage médicalisé du VIH : crainte de la stigmatisation, difficultés à parler de leurs pratiques sexuelles, de leurs difficultés ou de leurs prises de risque avec un médecin de famille ou un médecin hospitalier dont l’approche de la prévention à « prise de risque zéro » n’est pas compatible avec la réalité de leur vie quotidienne.

AIDES prône l’utilisation du dépistage comme outil de prévention. A travers une offre de dépistage non-médicalisé proposée directement par les pairs, essentiellement « hors les murs » [4], sur les lieux de vie sociale des publics exposés aux risques d’infection à VIH et IST (lieux de drague, commerces, bars,…), en particulier ceux qui n’ont pas ou peu accès à la prévention du VIH, ce projet facilite l’accès de ces publics à leur statut sérologique au plus proche de la prise de risque infectieux et favorise leur orientation vers le soin chaque fois que nécessaire [5].

Les représentations et comportements individuels :

Les représentations individuelles expliquent en partie que les personnes ciblées par ce projet n’aient pas recours au dépistage et ne soient pas sensibles aux messages de prévention véhiculés auprès du grand public. Dans le cas des HSH, beaucoup ne se perçoivent pas comme homosexuels, donc comme « populations à risque » et sont par conséquent hermétiques aux canaux de prévention habituels, orientés notamment en direction des gays.

Dans le cas des primo-arrivants ou migrants d’origine africaine ou caribéenne, le sida étant perçu comme une réalité bien connue mais effrayante dans leur pays d’origine, le dépistage médicalisé est un sujet tabou car il fait craindre une stigmatisation et un rejet au sein de sa communauté.

Pour ces deux groupes de population, la présence régulière de militants « qui leur ressemblent », leur disponibilité, leur ouverture au dialogue, permet de désacraliser l’acte de dépistage.

L’environnement psychosocial :

Le projet permet aux personnes, tout en s’appuyant sur l’utilisation du préservatif masculin ou féminin et quel que soit le résultat du TROD, de définir des stratégies de prévention adaptées à leur propre contexte psychosocial et affectif, dans le but de prendre soin de leur santé mais aussi de celle des autres (recours au dépistage, mais aussi traitement préexposition, prévention combinée [6]…)  

De plus en plus de personnes accompagnées dans le cadre du projet manifestent l’envie de s’impliquer concrètement dans les actions de prévention de AIDES, au bénéfice de leur groupe d’appartenance. D’un objet vécu comme extérieur, peu impliquant voire contraignant, la prévention devient alors un objet de mobilisation individuelle et collective, qui contribue peu à peu à créer un environnement plus favorable à la santé de ces populations.

Décrivez-nous les activités que vous mettez en place

Les équipes participant au projet sont constituées d’au moins 2 militants, dont un habilité à l’utilisation des TROD après formation interne spécifique. Le test est proposé aux personnes sur la base du volontariat.

La phase du TROD en elle-même dure entre 30 et 45 minutes. Elle intègre un entretien « pré-test » qui fait appel aux connaissances et aux compétences des personnes, à leur évaluation du risque infectieux et aux stratégies particulières qu’elles mettront en œuvre quand le résultat du TROD leur sera délivré. Ce test permet également de les aider à identifier les conséquences de la démarche dans leur vie psychosociale et affective et de recueillir leur consentement éclairé.

Le prélèvement d’une goutte de sang [7] et la lecture du résultat sont suivis d’un entretien « post test » où le résultat est remis, ainsi que les conseils et informations adaptés au résultat, notamment l’orientation vers les services hospitaliers si le résultat est positif et la proposition d’accompagnement psychosocial individuel et collectif par les équipes de AIDES dans tous les cas.

A l’issue de la démarche, il est proposé aux personnes de répondre sur place à un questionnaire de satisfaction sur l’ensemble de la démarche.

La régularité de la présence d’AIDES sur les lieux d’intervention crée peu à peu un sentiment de confiance et de proximité du public avec les militants. Le bouche à oreille contribue à renforcer l’intérêt porté à l’offre de dépistage démédicalisé, à améliorer son acceptabilité et son utilisation à chaque fois que les personnes le jugent utile.

Quels partenariats avez-vous mis en place pour l’élaboration, la mise en œuvre ou l’évaluation de ce projet ?

Le projet contribue au développement de vrais partenariats autour d’objectifs de santé partagés. Dans chaque région, un comité de pilotage a été mis en place, associant l’agence régionale de la santé (ARS), les services des maladies infectieuses, les consultations de dépistage du VIH et des IST, mais également les représentants communautaires. Il favorise le rapprochement des points de vue et les propositions d’amélioration. Ainsi est née une vraie implication nationale et locale dans ces actions du SNEG – Syndicat national des entreprises gay – et du RAAC-sida – Réseau des associations Africaines et Caribéennes agissant contre le sida en France, dont AIDES a formé et habilité des représentants.    

L’implication des associations communautaires constitue un enrichissement, en même temps qu’un élargissement des moyens d’intervention.

En quoi ce projet s’inscrit-il dans le cadre de la promotion de la santé ?  

Le projet concourt à développer les aptitudes individuelles à protéger sa santé et celle des autres, car il s’inscrit dans une approche globale et pragmatique de la prévention [8] du VIH, visant à accompagner chaque individu dans la mise en œuvre de stratégies favorables à sa santé et tenant compte de son propre environnement. 

Il s’appuie sur une dynamique de santé communautaire, visant à conférer les moyens aux personnes qui le souhaitent de pouvoir se mobiliser pour contribuer activement à la fin de l’épidémie.

Le projet crée pour les populations concernées un environnement favorable à leur santé sexuelle, en rapprochant le dépistage au plus près de l’exposition aux risques d’infection par le VIH et les IST.

Par une approche non médicalisée par les pairs, complémentaire au dépistage de l’infection à VIH et articulée avec l’hôpital, le projet concourt à l’adaptation du dispositif de santé, en le rendant plus accessible.

Enfin, en s’adressant aux populations les plus vulnérables qui ne sont pas dans le circuit classique de la prévention et du dépistage, le projet contribue également à réduire les inégalités sociales de santé.



[1] Arrêté du 9 novembre 2010.


[2] Agence nationale de recherche sur le sida.


[3] Les volontaires (bénévoles ayant reçu une formation initiale et qui constituent les instances politiques et de décision de AIDES aux différents niveaux de son organisation) et les salariés.


[4] Le terme d’« Outreach » est souvent utilisé dans la littérature des acteurs de la lutte contre l’épidémie de VIH.


[5] Dans le cadre des textes réglementaires et si TROD est positif, il doit être confirmé par un médecin vers lequel la personne est orientée. AIDES a choisi de signer des accords avec tous les services hospitaliers spécialisés dans la prise en charge du VIH, pour favoriser la rapidité d’accès aux soins, tel que prévu par le plan national VIH-IST 2010-2014.


[6] Associant préservatif et/ou traitement.


[7] Techniques INSTITM 1/2 et VIKIA®.


[8] Réduction des risques infectieux du VIH liés à l’usage de drogue par voie injectable (RDR-UD) et liés aux prises de risques sexuels (RDRS).

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